Poète et philosophe indien, Rabindranath Tagore contribua à resserrer les liens d’entente réciproque entre les civilisations occidentale et indienne avec une œuvre profondément religieuse, imprégnée de l’amour qu’il éprouvait pour la nature et pour son pays. En 1913, il obtint le prix Nobel de littérature, fait qui contribua à la diffusion internationale de son œuvre, et en 1912 le Roi Georges V le nomma chevalier, titre auquel il renoncera suite à la massacre de Amritsar en 1919, lorsque les troupes anglaises tuèrent 400 manifestants indiens.

Victoria Ocampo lut pour la première fois le Gitanjali de Tagore dans la traduction d’André Gide de 1914, et décrivit cette lecture comme sa première rencontre réelle avec le poète. L’œuvre de Tagore représenta pour elle une intense expérience emplie d’émotion, qu’elle décrirait comme « les poèmes qui m’ont conféré le don des larmes ».

Quelques années plus tard, en 1924, Tagore arriva en Argentine, lors d’un voyage en direction du Pérou, où il avait été invité pour la célébration du centenaire de l’Indépendance du pays. Mais une « grippe traîtresse », comme la désigna Victoria, l’obligea à rester à Buenos Aires quelques jours de plus pour se faire soigner. Très vite les médecins lui conseillèrent un repos absolu: la traversée des Andes en train pouvait être fatale pour son cœur fragile. Victoria se rendit à l’Hôtel Plaza où logeait le poète et lui proposa d’aller se reposer à Miralrio, une maison de campagne à quelques pas de Villa Ocampo. En principe le poète resterait une semaine : il y resta deux mois —novembre et décembre 1924— et n’arriva jamais au Pérou.

Le poète se remit dans ces ravins de San Isidro, où l’air été chargé du parfum des fleurs de mangue et des roses. C’était un cadeau que Victoria lui offrait: « c’était tout ce que je pouvais lui offrir: l’odeur de la pluie sur l’herbe du ravin, l’ombre d’un arbre aux fleurs jaunes, l’immensité de ce fleuve sans pareil et les lambeaux de nuages poussés par le vent ». Pendant le long voyage de retour chez lui, Tagore écrivit les quatre poèmes Purabi.

Seulement en 1930 Victoria voyagea en France et en même temps, fascinée par les dessins du poète, elle organisa une exposition. On ne les a jamais revus. Mais la femme au visage ovale et au regard profond représentée dans plusieurs des dessins de Tagore peut être inspirée de Victoria. Peu avant sa mort le poète écrivit: « Je ne connaissais pas sa langue mais ce que me disaient ses yeux perdurera toujours, éloquents dans leur angoisse ».